Régennes, un lieu de mémoire

"Regenna situ pulcherrima turres ostentam viridesque ingenti limite muros" - Pierre Levenier 1636

"Régennes, dans un site délicieux, montre orgueilleusement ses tours et ses remparts tapissés de verdure."



L'île enchantée, c'est ainsi que l'on appela Régennes ou cours des siècles. Une île de trente hectares, lovée dans une boucle de l'Yonne, à trois jours de coche d'eau de Paris, aux confins de la Bourgogne, de la Champagne et de l’Ile de France. Position charnière entre les Eduens, les Lingons et les Senons, ce lieu d'histoire exceptionnel sera pendant des siècles un verrou sur Icauna, l'Yonne, au croisement de la grande voie romaine Nord-Sud et du passage à gué Est Ouest qui lui a donné son nom : RITICOS (en Celte, le domaine du gué).

De multiples découvertes archéologiques attestent de l'occupation du site dés les premiers temps préhistoriques.

A l'oppidum qui va durer sept siècles (les tumulis de Gurgy, cimetière des princes Celtes de Régennes en apportent la preuve) succède la grande villa gallo-romaine de Ritigana et sa couronne de fermes, propriété au IV Siècle de Rusticus et Germanilla, aristocrates Gallo romains. Germanus, leur fils, le futur St Germain, y naît en 380. A sa mort, en 448, il lègue par testament ses terres à l'Eglise et Ritigana, le Régennes d'aujourd'hui, va rester pendant 1344 ans propriété des Evêques d'Auxerre.

Les seigneurs de Régennes, du formidable Prince-Evêque Haimer, grand rival de Charles Martel, à Herbert 1er, demi-frère d'Hugues Capet, en passant par Maurin, compagnon d'armes de Charlemagne et de Géran, l'Evêque de fer qui écrasa en 911 les Vikings dans la plaine du Chesnez, les seigneurs de Régennes vont jouer un rôle de premier plan dans la lente construction du Royaume de France.

Au cours des siècles suivants, siècles de fureur, de feu et de sang, de bruits d'épées et de cuirasses, la citadelle de Régennes, aux portes de la Bourgogne, va se trouver au centre de luttes intestines et de guerres étrangères impitoyables.


Château de Régennes (façade du côté du jardin)
Dessiné d'après Person et lith par Victor Petit - 18ème siècle

D'Hugues de Chalons, l'Evêque de l'An Mil qui fut très proche de Gerbert d'Aurillac, le célèbre mathématicien, Pape sous le nom de Sylvestre II, à Champion de Cicé en 1789, 58 évêques vont se succéder sur le siège de Saint-Germain. Ils ont vécu la renaissance spirituelle des moines de Cluny, le drame cathare, l'aventure des templiers, l'immense foi des bâtisseurs de cathédrales, l'interminable guerre de Cent Ans, la sauvagerie inouïe des guerres de religion. Ils ont été souvent de très grands hommes d'armes comme Robert de Nevers, Hugues de Noyers et Guy de Mello mais aussi des apôtres de premier plan de la foi chrétienne comme Hugues de Montaigu, Guillaume de Seigneley, Laurent Pinon, Hugues de Macon. Ce dernier, ami fidèle de Saint Bernard, le reçoit souvent à Régennes comme Hugues de Noyers recevra Philippe- Auguste en 1188 et Guy de Mello accueillera Saint-Louis à plusieurs reprises entre 1247 et 1269. Jean Germain recevra Jean le Bon en Décembre 1361, Charles VI sera reçu par Ferric Cassinel en 1389 puis par Michel de Creney en 1412, Jeanne d'Arc passera très probablement à Régennes dans la soirée du 1er juillet 1429 et Charles le Téméraire y sera accueilli quelques années plus tard par son propre confesseur Enguerrand Signard…

Régennes, cette terre d'histoire, en a gardé les traces comme elle a gardé la mémoire, dans la lente formation de notre identité, des grandes déchirures que furent la Réforme, le Jansénisme, l'athéisme et la révolution.

Les Mémoires de Marchand, Tome II page 157, nous apprennent que le futur Napoléon 1er y séjourna en Septembre 1792.

Plus proche de nous, Monsieur Millon, enfin, un enfant du pays, avec passion et un profond respect de son histoire millénaire reconstruisit Régennes dans les années 1920. Sur l'emplacement du château de Monseigneur de Cicé, la forteresse d'Hugues de Noyers, la villa de Germanus et l'Oppidum des princes Celtes.

Pendant qu'au fond du parc, des sources du Rézé - encore un nom de lieu d'origine Celte - s'échappe, jour après jour, comme un souvenir d'éternité.

Jean-Denis GLEIZE